Aujourd’hui, alors que le Parlement français vient de voter la modification constitutionnelle nécessaire pour adopter le traité de Lisbonne, je suis simplement soulagé ...
Pour autant, aujourd’hui, je m’étonne encore du ressentiment, de la virulence teigneuse des « nonistes » face à la ratification parlementaire du traité de Lisbonne. Certes, de la part de Besancenot, Mélenchon, Emmanuelli, de Villiers et consorts sociaux-nationalistes, après les mensonges éhontés comme le choc salutaire, le plan B, le plombier polonais et la pute slovaque, plus rien ne devrait vraiment m’étonner, mais il n’en demeure pas moins que je m’étonne !
Tout d’abord, parmi les « nonistes », beaucoup avaient appelé au « vote sanction » à travers le référendum, transformant ainsi le vote en plébiscite pour ou contre Chirac ; le sens même du rejet du TCE avait été pour cette raison même fortement biaisé davantage du côté d’un désaccord de politique intérieure cristallisé autour d’un vieillard cacochyme qu’autour de la véritable question posée. Qui peut sérieusement nier que ce référendum ne fut pas d’abord, pour beaucoup, l’occasion d’infliger une claque sévère à Chirac ? Les Français fûrent, une fois de plus, risibles, comme si ce « non » à Chirac se devait d’adopter lui-même une forme parodique de culture politique.
Je m’étonne également autour de l’argument voulant qu’il y ait un déni de démocratie, argument qui ne laisse pas de surprendre. Les Français ont voté pour un référendum en 2005 portant sur un texte qu’ils n’avaient pas lu, et en fonction de critères de politique intérieure ; ils votent « non », et les nonistes y voient le formidable travail de la démocratie. Ils votent deux ans plus tard pour un Président dont le programme contient très explicitement la volonté de ratifier par voie parlementaire un traité « simplifié » et ce Président est élu dans les mêmes proportions que le Non au TCE. Et voilà que les « nonistes » viennent expliquer qu’il y a déni de démocratie, comme si la démocratie était davantage présente dans une vote détourné par des questions intérieures que par le choix clair et lisible d’un programme présidentiel.
J’ajoute que la tartufferie atteint des sommets chez certains « nonistes » qui s’appuient sur la légitimité du référendum soudain paré de toutes les vertus possibles d’un « Peuple » qui, comme un seul homme a exprimé la belle essence du « pays réel » pour dire « non », tandis que le programme présidentiel contenant explicitement la ratification parlementaire est évidemment délégitimé au nom du refus léniniste des choix démocratiques, le petit peuple n’étant pas apte à juger… Mépriser la démocratie et s’appuyer sur un référendum, symbole même de la démocratie populaire tout en refusant la légitimité de l’élection d’un Président sous prétexte que les Français ne savent pas pour quoi ils votent, voilà qui ne manque pas de sel !
Au-delà de la mauvaise foi patente, il est fascinant d’observer comment la pensée noniste met en branle une machine effroyable consistant à accorder un crédit au seul référendum dont chacun sait que les votes à la fois disparates, confus, mêlant Besancenot et Le Pen, Mélenchon et Villiers, Buffet et Dupont-Aignan, n’exprimaient pas la vitalité de la démocratie française mais le ressentiment des Français vis-à-vis de la « méchante Europe » prise comme victime expiatoire de toutes leurs frustrations, auxquels s’ajoutait la volonté d’achever un Chirac qui apparaissait chaque jour plus grotesque. Bref, ce référendum constitua certainement, dans la V ième République, le moment où l’on atteignit un point culminant d’aberration politique, où les citoyens durent se prononcer sur un texte dont ils ignoraient tout ou presque, si bien que rarement autant que ce 29 mai les Français votèrent en parfaite méconnaissance de cause, aussi bien les « nonistes » que les « ouiistes », bien évidemment. Eriger ce référendum, absurde en son principe et risible dans son exercice, en référence démocratique confine au ridicule dont la France est hélas bien coutumière.
Ce référendum fut en fait une très claire occasion pour la « FRANCE MOISIE », telle que Ph. Sollers l’avait avec talent décrite à la « une » du Monde en 1999, de se manifester.
Extraits : "Elle était là, elle est toujours là ; on la sent, peu à peu, remonter en surface : la France moisie est de retour. Elle vient de loin, elle n’a rien compris ni rien appris, son obstination résiste à toutes les leçons de l’Histoire, elle est assise une fois pour toutes dans ses préjugés viscéraux. Elle a son corps, ses mots de passe, ses habitudes, ses réflexes. Elle parle bas dans les salons, les ministères, les commissariats, les usines, à la campagne comme dans les bureaux. Elle a son catalogue de clichés qui finissent par sortir en plein jour, sa voix caractéristique. Des petites phrases arrivent, bien rancies, bien médiocres, des formules de rentier peureux se tenant au chaud d’un ressentiment borné. Il y a une bêtise française sans équivalent, laquelle, on le sait, fascinait Flaubert. L’intelligence, en France, est d’autant plus forte qu’elle est exceptionnelle.
La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l’art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes.
La France moisie, rappelez- vous, c’est la force tranquille des villages, la torpeur des provinces, la terre qui, elle, ne ment pas, le mariage conflictuel, mais nécessaire, du clocher et de l’école républicaine. C’est le national social ou le social national. Il y a eu la version familiale Vichy, la cellule Moscou-sur-Seine. On ne s’aime pas, mais on est ensemble. On est avare, soupçonneux, grincheux, mais, de temps en temps, La Marseillaise prend à la gorge, on agite le drapeau tricolore. On déteste son voisin comme soi-même, mais on le retrouve volontiers en masse pour des explosions unanimes sans lendemain. L’Etat ? Chacun est contre, tout en attendant qu’il vous assiste. L’argent ? Evidemment, pourvu que les choses se passent en silence, en coulisse. Un référendum sur l’Europe ? Vous n’y pensez pas : ce serait non, alors que le désir est oui. Faites vos affaires sans nous, parlons d’autre chose. Laissez-nous à notre bonne vieille routine endormie."
Quelle prémonition !
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